Allégorie de l’esprit d’entreprise
Installation à l’Institut Suisse de Rome lors de l’exposition «Locus Solus», curatée par Lorenzo Benedetti
26.06.26
Allégorie de l’esprit d’entreprise s’inspire des « triomphes » en sucre des XVIe et XVIIe siècles qui étalaient la richesse des personnalités puissantes de l’époque. Cette sculpture comestible aurait pu être un hommage à Emilio Maraini, fondateur de la villa Maraini devenue l’institut suisse – un entrepreneur et homme politique suisse considéré comme le fondateur de l’industrie sucrière italienne – si elle n’avait pas été infiltrée, d’une part, par la figure du nain de jardin (un contrepoint kitsch au cadre élégant de la villa) et d’autre part par son matériau : le charbon de sucre, une confiserie à base de sucre de betterave conçue pour ressembler au charbon et que l’on offre aux enfants désobéissants.es.x lors de la fête de la Befana en Italie et ailleurs.
Cette douceur évoque à la fois l’histoire du charbon et son rôle pendant la période de l’industrialisation, moment historique qui a porté un coup mortel aux mythes et cultures populaires lorsque les populations rurales furent poussées vers les villes pour y trouver du travail. Les nains de jardin sont un vestige de ces traditions et nous sont parvenus en partie grâce aux contes des frères Grimm. Selon certain.e.x.s chercheureuses, Blanche Neige s’inspirerait de Margaretha von Waldeck, une femme du XVIe siècle qui a été empoisonnée pour des raisons politiques et dont la famille possédait des mines en Allemagne où elle employait des enfants. Les habitant.e.x.s des villages voisins les appelaient « nains » (en allemand, « Gartenzwerg » signifie « nain de jardin ») en raison de leur petite taille et de leur dos voûté.
Ainsi, les nains des contes de Grimm ne seraient donc pas de petits vieux hommes, mais des enfants qui ressemblent à des adultes en raison de leurs conditions de travail. Cet aspect nous ramène à l’origine de la fortune de Maraini, car il est probable que des enfants aient travaillé dans ses usines de betteraves sucrières – étant donné qu’il était tout à fait courant que des enfants travaillent au XIXe et au début du XXe siècle.
Roman Rhapsody
Exposition collective avec Sultan Çoban, Margaretha Jüngling, Gabriel Stöckli, Viola Leddi et Eva Zornio à Lateral Roma
18.11.25-23.11.25
« Roman Rhapsody » est une exposition collective née de la condition commune de vivre et de travailler ensemble en tant que résidents de l’Istituto Svizzero pendant une longue période. Le mot « rhapsodie » dérive du grec ancien « coudre » et « chant », suggérant l’assemblage de chants. L’exposition pourrait donc être comprise comme une composition instrumentale. Façonnée par des expériences de vie communes à Rome et par le cadre collectif dans lequel leurs pratiques convergent temporairement, la recherche des artistes se déploient à travers la proximité, les échanges et la cohabitation au quotidien. Chaque pratique conserve son propre rythme et sa propre logique tout en restant ouverte à la contamination, aux frictions et aux influences réciproques. L’exposition devient ainsi un champ de relations, un environnement où coexistent de multiples formes d’attention et d’engagement.
Ce grand dessin fait partie d’une série que j’ai commencée lors de ma résidence au Swiss Institute de Rome, où je m’intéressais à la tension entre les cosmogonies symboliques chrétiennes et celles du carnaval. J’ai découvert cette dernière grâce à l’anthropologue français Claude Gaignebet, qui m’a fait découvrir toute une vision du monde, avec ses mythes, ses rituels et son calendrier, qui a progressivement disparu au début de l’ère moderne. Cette « version » plus joyeuse du christianisme – qui présentait une certaine porosité avec les pratiques païennes, recèle pourtant des motifs très poétiques et inspirants, qui ont influencé mes dessins et certains poèmes que j’ai écrits pendant mon séjour à Rome.
Dans Marelle, j’ai représenté un jeu de marelle presque grandeur nature qui mène à une anamorphose d’un crâne, que j’ai empruntée au tableau « Les Ambassadeurs » de Holbein. Ce jeu d’enfants représente un rite de passage, un moment de transition – de l’enfance à l’âge adulte, de la vie à la mort – où l’on passe d’une position asymétrique et instable (sur une jambe) à une position symétrique et stable (debout sur les deux jambes). C’est un motif qui pourrait être lié aux labyrinthes que l’on trouve dans certaines cathédrales (à Ravenne ou à Auxerre par exemple), qui servaient à des danses circulaires pendant le carnaval et représentaient peut-être aussi le cheminement des pèlerins vers la rédemption. C’est un dessin qui évoque le changement et le cheminement sur lequel nous nous trouvons.
Switzerland sweet Switzerland
Exposées lors de l’exposition collective «The pastry show» à la pâtisserie Dagnino à Rome.
18.11.25-23.11.25
J’ai ici voulu travailler sur le contexte du salon de thé, proposant une série composée de pastiches en chocolat reprenant les assiettes de Niderviller qui étaient produites au 18ème siècle pour des familles aristocratiques et bourgeoises. Elles sont caractérisées par des représentations en trompe-l’oeil de faux bois et de gravures représentant des paysages bucoliques, que j’ai ici remplacés par des glaciers suisses. Le faux bois évoquant un «chez-soi» traditionnel, les représentations de glaciers suisses ainsi que leur réalisation en chocolat nous donnent une représentation stéréotypée de «Suissitude».
Mais cette friandise nous rappelle avant tout un passé colonial amer auquel la Suisse a également participé, malgré ses tentatives de cacher cette réalité. Les entreprises suisses qui ont inventé le très populaire chocolat au lait ont choisi, pour leur publicité, de mettre en avant l’origine du lait – montrant la vie alpine suisse, les montagnes et les vaches – plutôt que de mentionner l’origine et les conditions de travail du principal ingrédient de leur produit. Cela a très bien fonctionné puisque aujourd’hui un.e.x Suisse consomme en moyenne environ 11 kilos de chocolat par an, ce qui, étant donné que les fèves de cacao ne poussent pas en Suisse, implique un impact écologique colossal.
J’ai choisi de travailler avec le chocolat en raison de son caractère organique : j’aimais l’idée que cette représentation idéalisée de la nation Suisse se décompose dans le temps et finisse à terme par disparaître. Cela me semblait également pertinent dans la mesure où les paysages employés à des fins publicitaires par ces entreprises sont actuellement en pleine mutation à cause du réchauffement climatique.
Man isst was man isst
Film réalisé en 2025 grâce à une bourse d’aide à la recherche octroyée par le service culturel de Genève
Suite à Flunked, je voulais réaliser un film d’animation moins narratif et travailler sur le rapport entre matière et animation afin de propose une réflexion sur le stop-motion. J’ai ainsi voulu approfondir ce qui me passionne dans ce médium: animer l’inanimé, le rendre vivant. Pour jouer avec cette ambiguité, j’ai animé des matériaux périssables, organiques, ce qui a permis de mettre en évidence leur processus de décomposition. On se retrouve ainsi face à une composition évoquant une nature morte classique. Après un petit moment, la chanson «life is life», tiré d’une vidéo de Diego Maradona à l’entraînement et où le bruit de la foule est encore audible, se met en marche et un personnage composé de matériaux organiques, comestibles, se lève et se met à danser. Iel danse et danse, et au fur et à mesure on peut observer les différents éléments qui fondent, pourrissent, se détachent, et constater le changement qu’opère le temps sur le personnage.
Ce film m’a permis de poursuivre autrement ma pratique de la sculpture et de l’installation, où j’aime travailler avec des matériaux fragiles et les mettre à l’épreuve avec des techniques et artisanats que je détourne de manière «DYI». La dimension temporelle est importante ici: les éléments animés deviennent une sorte d’horloge témoignant du temps de tournage, où deux semaines sont réduites à trois minutes. L’animation permet de capter ce temps et de jouer avec, à s’en rendre maître – mais uniquement en images.
Lien vers le film: https://youtu.be/1PsF5yV5RC8